MOBILISONS-NOUS CONTRE LE PILLAGE DU PATRIMOINE !
PRISE DE POSITION DE L'HAPPAH FACE À L'ARTICLE DE LOUIS-POL DÉLESTRÉE DANS DETECTION PASSION, N° 75, MARS-AVRIL-2008
Il est notoire que les numismates et les conservateurs de musées sont nettement moins hostiles à la chasse aux trésors au moyen de détecteurs de métaux que ne le sont les archéologues professionnels, pour qui cette activité « de loisir » constitue un véritable fléau. De par la finalité de leur profession, les numismates et conservateurs de musées sont plus enclins à acquérir des informations et des objets facilement accessibles et disponibles dans les milieux "détectoristes". Il n'est donc pas surprenant que les articles les plus en faveur de la détection électromagnétique qu'on ait pu lire ces dernières années viennent de la plume de numismates. L'article intitulé « Détecteur à métaux : les expériences danoise et anglaise » écrit par Jens Christian Moesgaard, un numismate danois ayant travaillé e. a. en France constitue le plaidoyer le plus flamboyant en faveur d'une utilisation responsable des détecteurs de métaux (1). Le pire article en la matière est l'article intitulé « Prospection, détection et patrimoine archéologique » de Louis-Pol Délestrée, paru non pas dans une revue de numismatique ou d'archéologie sérieuse, mais dans le numéro 75 (mars avril-2008) de « Détection Passion », un vulgaire magazine de chasse aux trésors. Cet article fera l'objet ci-après d'une analyse critique très sévère, tellement il dépasse toutes limites en matière de décence et de sérieux scientifique.
Selon L.-P. Délestrée, la fonctionnarisation de la recherche scientifique dans les années 1980 aurait mis à l'écart le bénévolat archéologique et aurait poussé les bénévoles de l'archéologie vers la prospection. S'il est indéniable que dans les années 1980, la professionnalisation de l'archéologie a délaissé le bénévolat archéologique (cf. le compte rendu de la réunion « Détection et pillage du patrimoine archéologique » organisée le 8 octobre 2007 à l'Université de Bourgogne à Dijon, UMR 5594 ARTeHIS), il est absolument faux d'affirmer, comme l'a fait L.-P. Délestrée, que les bénévoles de l'archéologie se sont réfugiés dans la prospection de surface. La détection électromagnétique ou chasse aux trésors au moyen de détecteurs de métaux est un phénomène bien antérieur, qui remonte au milieu des années 1970 et qui a connu une première grande apogée à la fin des années 1970. Le phénomène de la chasse aux trésors au moyen de détecteurs de métaux ayant été identifié comme une menace sérieuse pour le patrimoine archéologique, le Conseil d'Europe a publié en 1981 la recommandation n° 921, invitant les états membres à réglementer dans leurs pays respectifs l'utilisation des détecteurs de métaux (2). Depuis les années 1980, l'essor toujours croissant du phénomène de la chasse aux trésors est dû à une promotion commerciale très active, notamment grâce à l'édition de revues de chasse aux trésors, dont principalement le magazine « Prospections - Trésors de l'Histoire » édité par Didier Audinot (3). En aucun cas, il est à attribuer aux changements qui ont eu lieu dans le milieu de l'archéologie !
M. Délestrée ne se contente pas seulement de critiquer la législation actuelle en matière de protection du patrimoine archéologique, ce qui est son bon droit de citoyen, mais il a va jusqu'à traiter de Robespierrots, de Charlots, de sectaires, d'inquisiteurs agressifs et haineux et de frénétiques les personnes qui osent simplement plaider en faveur de l'application de la loi existante. Dans son chapitre consacré aux « frénétiques », M. Délestrée semble être irrité par la revendication de la communauté archéologique de vouloir interdire la vente libre du matériel de détection. M. Délestrée aurait-il oublié que le gouvernement français, ayant reconnu le caractère hautement préjudiciable des détecteurs de métaux en vente libre, avait envisagé dans la première moitié des années 1980 des restrictions au niveau de la vente de matériel de détection (4) ? Le projet de loi avait malheureusement échoué face à l'opposition virulente du commerce des détecteurs de métaux. Même au-delà des frontières de l'hexagone, les archéologues sont unanimes à revendiquer une règlementation de la vente des détecteurs de métaux : Jörg Biel, archéologue du Baden-Württemberg, proposa récemment une interdiction de la vente de détecteurs de métaux à l'échelle européenne (5). André Schoellen, archéologue du Grand-Duché de Luxembourg, préconise, également au niveau de l'UE, des restrictions relatives à la vente des détecteurs de métaux (6).
Les élucubrations de M. Délestrée ne s'arrêtent pas là. Lorsqu'il parle des prospecteurs et des détectoristes qui parcourent le pays, il affirme que leur action ne peut-être destructive pour la raison que le sol superficiel n'est jamais « en place » et que les archéologues de toute façon ne sont pas intéressés par le sol superficiel et qu'ils décapent avec des engins. M. Délestrée semble ignorer que la couche des labours est également porteuse d'informations et que les archéologues sont loin de la négliger. Même Jens Christian Moesgaard, son confrère numismate danois cite dans son article plusieurs exemples, où les objets prélevés dans la couche superficielle bouleversée ont pu fournir des informations précieuses sur la durée d'occupation réelle de sites et sur les fonctions de structures archéologiques sous-jacentes. Des détections électromagnétiques effectuées récemment dans les couches de labours sur le fameux site viking de Haithabu ont permis aux archéologues de réviser la durée d'occupation du site. Le prélèvement non documenté et incontrôlé de biens archéologiques de la couche des labours porte donc atteinte à l'intégrité d'un site archéologique. Prétendre le contraire, comme le fait M. Délestrée, est une pure ineptie et relève, soit d'ignorance, soit de mauvaise foi.
Par la suite, M. Délestrée prétend que la profondeur de pénétration du sol des détecteurs de métaux est restée faible et n'a pas vraiment augmenté, malgré certaines améliorations en confort, en précision et en fiabilité. A ces assertions, il convient de remarquer que même les détecteurs de métaux très bas de gamme d'il y a trente ans (!) dépassaient facilement la couche des labours pour un scramasaxe mérovingien, une passoire romaine, ou un simple tuyau de plomb romain emmuré. A ceci s'ajoute le fait que pour gagner en profondeur, les fabricants ont augmenté ces 15 dernières années le diamètre de la tête de détection standard de quelques centimètres, offrent en option des têtes de détection de 35 à plus de 40 centimètres de diamètre et ont développé des circuits électroniques nettement plus sensibles. La preuve que les circuits modernes sont plus sensibles se traduit par des signaux parasites qui affectent souvent les détecteurs modernes, par exemple à proximité de lignes de haute tension ou d'émetteurs de radio. L'argument du pouvoir de pénétration du sol somme toute faible des détecteurs de métaux est celui qu'a utilisé il y a 26 ans exactement Didier Audinot, le principal promoteur de la chasse aux trésors en France, pour contrecarrer le projet de loi visant à interdire la vente libre des détecteurs de métaux. Cet argument est décidément faux (7). L'affirmation de M. Délestrée selon laquelle le sous-solage en France a détruit les niveaux archéologiques jusqu'à une profondeur de 50 à 60 cm est également erronée. La pratique du sous-solage n'a pas été générale, mais s'effectuait uniquement dans des régions, où le substrat géologique (ex. le loess) permettait cette pratique agricole.
Une autre affirmation complètement fausse est celle que la détection en forêt est inoffensive en raison de l'épaisseur d'humus importante. Il est un fait établi que les sites archéologiques en forêt sont souvent très bien conservés du fait que, hormis les bioturbations et les chutes d'arbres, ils n'ont jamais subi d'altérations sérieuses. Dans les forêts, les couches archéologiques commencent le plus souvent immédiatement sous la couche des feuilles mortes et les objets sont à la portée de n'importe quel détecteur de métaux. C'est pour cette raison d'ailleurs, que dans les pays étrangers où l'on délivre des autorisations aux détectoristes, les forêts sont totalement exclues de la détection.
Plus loin, M. Délestrée s'attaque au travail de certains archéologues et parle de « sondages » avortés, de fouilles ratées, de fouilles non publiées, de dépôts de mobilier archéologiques mal sécurisés et d'objets non restaurés ou non traités. Il ne fait pas de doute que dans l'archéologie, comme dans tout autre domaine, il y a certains dysfonctionnements. M. Délestrée est libre d'en faire état aux SRA et DRAC concernés, mais qu'il s'abstienne de le faire dans une revue qui fait la promotion d'une activité illégale, voire criminelle. Le comble de l'insolence est que L.-P. Délestrée impute même certains pillages à l'incurie des archéologues qui laisseraient sans aucune protection sérieuse des sites prestigieux dont les fouilles sont inachevées et abandonnées. Cela revient à dire que si un propriétaire omet de clôturer son verger, il incite les gens à voler ses fruits. Quel culot ! M. Délestrée semble ignorer que même des sites archéologiques clôturés et dûment munis de panneaux d'interdiction font régulièrement l'objet de raids détectoristes. Faudra-t-il que l'Etat munisse désormais des milliers de sites importants de clôtures à barbelés selon les normes de l'OTAN, voire installe des robots à tir automatique de la NVA (Nationale Volksarmee de la défunte RDA) en guise de prévention contre les saccages par les « prospecteurs de loisir » ?!
Dans le chapitre consacré au mobilier trouvé en prospection, L.-P. Délestrée n'a pas honte d'affirmer que les objets métalliques sortis par détection sont « dépourvus de tout contexte archéologique ». C'est le même argument niais qu'employait jadis Didier Audinot (cf. remarque 7). Biensûr que tout bien archéologique a un contexte, parfois très précis, parfois moins. M. Délestrée cite plusieurs exemples où des prospecteurs et détectoristes ont récupéré sur des décharges pour matériaux inertes du mobilier archéologique précieux. De telles expériences nous sont également connues à l'étranger, notamment à Trèves, sauf qu'à Trèves, les prospecteurs des décharges sont le plus souvent détenteurs d'autorisations délivrées par le Rheinisches Landesmuseum Trier. L'utilité de faire prospecter les déblais de terrassements ou de fouilles par des détectoristes (autorisés) n'est pas dénuée d'intérêt et mérite réflexion.
P.-L. Délestrée parle de résultats positifs et incontestables auprès de nombreux particuliers, notamment grâce aux forums Internet et aux actions individuelles. Il dit également que les prospecteurs sont désireux de faire état de leurs trouvailles passées et présentes auprès de spécialistes compétents et bienveillants. M. Délestrée semble tout à fait ignorer que, du point de vue légal, les forums de chasse aux trésors ou de numismatique ne sont pas les endroits où il faut présenter ou déclarer ses trouvailles soi-disant fortuites (8), mais les services d'archéologie ! Il est un secret de polichinelle que les forums de chasse aux trésors dont parle M. Délestrée servent souvent de plate-forme de contact pour l'achat et la vente d'objets archéologiques. Et bien entendu, que ces opérations commerciales sont effectuées en coulisses. Pour en venir aux collections des détectoristes, il est souvent très décevant de devoir y constater une absence totale d'indications de provenance ou des indications de provenance généralement fort imprécises et par conséquent que de peu d'intérêt scientifique. Les collections de l'absolue majorité des détectoristes sont très loin de répondre aux normes d'une documentation scientifique à peu près sérieuse.
CONCLUSION
En se portant ardent défenseur d'une activité pratiquée illégalement dans 99,9 % des cas et de surcroît en dehors des règles archéologiques les plus élémentaires et ce dans une revue à caractère non scientifique, Louis-Pol Délestrée s'est largement disqualifié lui-même aux yeux de la communauté scientifique. Ses attaques déchaînées et pleines d'allégations erronées contre la communauté archéologique n'ont d'ailleurs rien à envier à celles émises régulièrement sur les fora de détection par certains partisans de la chasse aux trésors. Pour faire avancer égoïstement la numismatique, qui seule semble l'intéresser, au détriment d'une compréhension globale du contexte archéologique, M. Délestrée se livre, au mépris total du Code du Patrimoine, du Code Civil et du Code Pénal, au recel d'informations, et fréquente de manière ciblée et systématique un milieu criminel.
L'article de M. Délestrée soulève un problème auquel presque tout archéologue, conservateur de musée ou numismate de cabinet de médailles s'est vu confronté un jour ou l'autre, à savoir la question s'il fallait renoncer, oui ou non, à une information d'ordre archéologique ou autrement scientifique en raison du caractère illicite de sa découverte. Beaucoup parmi eux, en premier les numismates, sont prêts à faire tout à fait exceptionnellement une entorse à leur déontologie professionnelle et aux conventions internationales, en vue de sauver l'information scientifique ou le bien archéologique ou numismatique exceptionnel qui risque de disparaître à tout jamais. La démarche de M. Délestrée par contre, qui consiste à puiser systématiquement et de manière ciblée les informations de sources illégales, voire criminelles, va bien au-delà. Elle est contraire à la Convention européenne pour la protection du patrimoine archéologique (révisée) de la Valette du 16/01/1992. Le comportement totalement irresponsable de M. Délestrée à l'égard du Patrimoine Archéologique réconforte les pilleurs dans leurs agissements illégaux et les encourage à persévérer. C'est la raison qui a poussé l'association HAPPAH à riposter avec détermination à cet article odieux.
(1) Jens Christian Moesgaard, Le détecteur à métaux : les expériences danoise et anglaise, in : Les Nouvelles de l'archéologie, numéro 79, 1er trimestre 2000, pp. 57-61.
(2) http://assembly.coe.int/mainf.asp?Link=/documents/adoptedtext/ta81/frec921.htm
(3) Le commerce des détecteurs de métaux se retrouve fort bien illustré dans le document suivant : Décision n° 97D21 du Conseil de la Concurrence en date du 25 mars 1997 relative à des pratiques relevées sur les marchés des appareils de détection des métaux et de la presse spécialisée dans l'information portant sur la prospection de métaux et trésors.
(4) Le Figaro, 29/06/1982: " […] Mais le principe d'une réglementation de la vente de détecteurs électromagnétiques est retenu par le ministre de la Culture: ces appareils seraient réservés "à des usages professionnels dont la liste serait fixée par voie réglementaire" […]"
Henri Gaillard de Sémainville, Catherine Gosselin, Détecteurs de métaux : le patrimoine archéologique en péril, in : Archéologia, n° 187, 1984, pp. 28-41 :
"Une réglementation tendant à réserver la vente et l'utilisation des détecteurs à des fins professionnelles est à l'étude".
(5) Jörg Biel, Sondengänger und Archäologische Denkmalpflege, Actes du colloque du 10 mai 2005 à Treis-Karden ayant eu comme sujet «Wer stiehlt unsere Vergangenheit? Archäologische Quellen zwischen öffentlichem Interesse und privater Verwertung » , in: Archäol. Nachr.bl. 11 (2006), 2, pp. 184-188.
(6) André Schoellen, Illegale Sondengänger in Europa, Das Problem an der Wurzel bekämpfen, in : Archäol. Nachr.bl. 11 (2006), pp. 173-183.
(7) Didier Audinot dans un courrier de lecteur dans Historia n° 425, avril 1982, pp. 6-7 : "Les utilisateurs de détecteurs de métaux n'ont, il est important de le préciser, aucune vocation archéologique. Leurs recherches se déroulent dans les champs et les bois, et concernent des objets isolés de tout contexte archéologique (monnaies perdues, boutons, médailles, bagues, etc…) Dans les cas des champs, la profondeur que permet d'atteindre un détecteur (environ 15 cm pour un petit objet, 60 pour de plus grosses masses) n'autorise en rien la possibilité de "recherches archéologiques"."
(8) Une trouvaille faite au détecteur de métaux n'est définitivement pas fortuite: Gérard Launoy, Fouilles archéologiques. Le droit pénal et le droit civil au secours de l'archéologie contre les prospecteurs clandestins, in: Droit pénal (Editions Juris-Classeur), juin 2002, p. 6 : « […] les découvertes faites par les prospecteurs n'ont aucun caractère fortuit puisqu'à l'évidence, leurs détecteurs ne sont que des outils de recherche. […] »
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