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Bulletin n°02, avril 2009

Annulation d’une vente d’art précolombien à Drouot
- Hélèna Reoco-Reclouge

Fracas dans le petit monde feutré des amateurs d’art précolombien parisiens, des policiers de l’OCBC sont venus procéder à la saisie de 93 artéfacts mis en vente le 13 septembre dernier à Drouot et ce seulement deux heures avant le début des enchères ! (Lara-G, 2008.) Cette vente avait pourtant été proposée grâce au jumelage de la maison Binoche et de celle de Pierre Bergé et associés dans le cadre de la biennale des
antiquaires.

Pierre Bergé et associés proposait à la vente huit objets provenant pour sept d’entre eux d’une collection privée new-yorkaise dont une statuette olmèque en céramique qui avait déjà été vendue par Edward Merrin, antiquaire new-yorkais (Noce, 2008; Malvoisin, 2008a). Les commissaires priseurs ainsi que certains journalistes s’indignent de l’iniquité de ces saisies (Noce, 2008 ; Malvoisin, 2008b) car ces artéfacts appartenaient à des collections privées parfaitement connues et que le catalogue de l’exposition indiquait clairement certaines provenances (évidemment pas toutes !). Donc rien de manifestement illicite selon Me Binoche. Sauf que quand on regarde la liste des provenances indiquées on peut avoir quelques doutes légitimes sur la légalité de ces provenances. Par exemple, Edward Merrin, l’antiquaire de Manhattan ayant possédé une statuette proposée, a été condamné pour escroquerie l’année dernière à un an de prison avec sursis (mais tout de même assigné à résidence pendant huit mois) et près de 50 000 $ d’amendes et de dommages et intérêts (Kaufmann, 2007). Est-ce pour autant que toutes ses antiquités doivent être suspectées ? Non, évidemment mais il y a quand même de quoi se poser des questions sur la provenance licite de cet artéfact.

Le lot numéro huit de la vente de Pierre Bergé et associés est constitué d’une statue maya unique de 2 mètres 25 de haut. Il est indiqué dans le catalogue de la vente que « cette statue d'homme debout faisait partie du décor de la façade d'un édifice des ruines de San Simón (dites aussi X'banquetatunich), proches du grand site d'Uxmal. ». Il est donc clair pour le vendeur que cette statue provient d’un site archéologique ! Il y a aussi des indications sur les précédents propriétaires de cette pièce en particulier une vente par les Domaines en 1982 qui n’a pas semblé troubler grand monde. En effet, à la mort d’un de ses anciens propriétaires le fameux collectionneur belge Plouvier en 1974, sa famille a voulu transporter en Belgique cette pièce déposée initialement en France, or les douanes ont saisi la statue. Pourquoi cette saisie ? Pourquoi la famille Plouvier n’a pas pu la récupérer puisqu’elle a été vendue par les Domaines? Est-ce que c’est parce que la statue avait une origine douteuse ? N’y a-t-il pas quelques doutes légitimes sur la légalité de cette pièce ? La grande majorité des pièces saisies avant la vente Binoche proviennent de la collection de Jacques Kerchache, marchand d’art, gourou des arts premiers, ami intime du président Chirac, décédé en 2001 avant d’avoir pu voir le fruit de son lobbying intensif, le musée du Quai Branly inauguré.

Selon Bernard Dupaigne ethnologue, ancien directeur du Laboratoire d’ethnologie du Musée de l’Homme ce même marchand d’art aurait «tâté de la prison au Gabon en 1965 pour avoir exporté illégalement "une vingtaine" de reliquaires sacrés » (Dupaigne, 2006). Il le soupçonne aussi d’avoir joué sur tous les tableaux afin de vendre une partie de sa collection au futur musée dont il devaitêtre administrateur, évidemment au meilleur prix. Là encore il y a de quoi se poser des questions sur la provenance réelle de ces artéfacts.

Il est quand même incroyable que les antiquaires se reposent sur des arguments particulièrement fallacieux comme le fait d’avoir été vendu par une respectable maison de vente aux enchères ou d’avoir été exposé dans un grand musée américain pour justifier de la légalité des provenances de pièces archéologiques. A croire qu’ils pensent que personne n’a entendu parler des récentes affaires de restitutions de pièces majeures de la collection S. White achetées pourtant à Sotheby’s ou chez des marchands réputés tels Hecht et Symes, ou celles des grands musées américains retournées en Italie ou en Grèce.

Pensent-ils vraiment que personne n’a vu l’exposition Nostoï qui tourne en ce moment en Europe avec le fruit de ces récupérations par l’Italie et la Grèce ? Devant les propos recueillis par les journalistes auprès des commissaires priseurs de cette vente et surtout le manque de mise en perspectives de certains journalistes, nous nous devons de rappeler quelques faits récents concernant le grave problème des fausses provenances dans ces maisons de ventes aux enchères…

Les merveilleuses pérégrinations de l’oeil d’Amenhotep III

Tout récemment le musée de Bâle a annoncé devoir retourner une de ses merveilles (Tamim Elyan 2008), l’oeil de 30 cm de la statue du pharaon Amenhotep III. Comment un musée suisse aussi réputé a-t-il pu se laisser prendre au jeu du recel ? Là encore il avait une provenance tout ce qu’il y a de plus « sérieuse », ilétait passé entre les mains de marchand d’art et de musées « au dessus de tout soupçons ». il est apparu dans la collection de Norbert Schimmel, qui l’a ensuite vendu chez Sotheby’s à New York le 16 décembre 1992, Lot. 87. Il a aussi été prêté au célébrissime Metropolitan Museum toujours à New York. Donc nous avons ici aussi un artéfact de première importance qui
a eu un parcours irréprochable selon nos commissaires priseurs français sauf que… Il a été découvert en 1969 dans le temple funéraire d’Amenhotep III à Louxor puis a été volé en 1972 et est donc réapparu sur le marché de l’art blanchi entre les mains de toutes ces institutions si réputées… Heureusement le Département de Récupération des artefacts volés créé en 2003 par le conseil suprême des antiquités égyptiennes a épluché ses bases de données et a découvert le pot aux roses. Le musée de Bâle qui avait acquis cet objet est donc obligé de le restituer à l’Egypte.

Le bas-relief de la tombe de Mutirdis à Louxor ou comment un marin australien voyage dans le temps

Une autre affaire égyptienne a aussi fait éclater la vérité sur la qualité de ces « provenances » assurées par les marchands d’art (Anonyme, 2008), celle d’un bas relief que la vénérable maison de vente aux enchères Bonham’s a tenté de vendre en avril dernier. Ce bas relief présentait lui aussi une traçabilité sans tâche, selon le catalogue de la vente, l’actuel propriétaire en avait hérité de son père, matelot de la marine marchande australienne qui au cours de ses voyages dans les années 1940 l’avait acheté en Egypte… sauf que… ce bas relief provient de la tombe TT410 de Louxor datant de la 26e dynastie, tombe fouillée par Jan Assmann en 1969. L’ouvrage de Dieter Arnold (Arnold, 1977) démontre que ce bas relief était encore en place en 1977.Dommage pour la belle histoire du marin qui n’a définitivement pas pu l’acheter dans les années 1940, soit 29 ans avant sa découverte ! Armelle Malvoisin dans le journal des arts du 3 octobre dernier (Malvoisin, 2008) se demandait pourquoi les autorités mexicaines entravaient les ventes publiques et non les galeries, peut-être est-ce tout simplement par ce que les galeristes ne font pas assez de publicité concernant les objets archéologiques qu’ils vendent ? Il est beaucoup plus difficile de contrôler tous les
objets vendus en galerie alors que des catalogues de ventes aux enchères sont facilement accessibles partout dans le monde… Il semble aussi que cette journaliste ne comprenne pas pourquoi des pays aussi pauvres que le Mexique n’achètent pas en vente aux enchères les artéfacts de leur patrimoine qui sont sortis plus ou moins légalement de leur territoire. Est-ce si difficile à comprendre que le Mexique n’a pas les moyens de payer des dizaines de millions de dollars pour des objets qu’il considère souvent comme volés ? Est-ce que cette journaliste demande aux propriétaires de tableaux volés qu’ils rachètent leurs propres biens à leurs voleurs ? Non évidemment ce serait indécent… Cette demande d’enquête mexicaine n’est pas la première du genre. En mai dernier, l’Argentine en avait fait de même avec un masque anthropomorphe Tafi juste avant une vente de la maison Gaïa (Maldonado, 2008). Le Pérou avait quelques 184 procédures judiciaires de restitution en cours en 2007. La loi péruvienne, depuis 1822, interdit toute exportation de bien culturel sans permis officiel car tous les vestiges archéologiques appartiennent de droit à l’état. Il leur est donc plus facile de vérifier la légalité d’une pièce archéologique mise en vente dans le monde. Nous ne pouvons que conseiller aux marchands d’art de faire plus attention aux provenances exactes et réelles des objets archéologiques qu’ils vendent, car non seulement c’est éthiquement plus responsable afin de ne pas cautionner le pillage des sites archéologiques, mais en plus certaines études tendent à montrer que les objets dont l’historique est connu se vendent mieux et plus cher (Cannon-Brookes, P. 1994, Silver, V., 2005, Brodie, N.
2006).
Il est normal que les pays dont le patrimoine est honteusement pillé fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour tenter de faire cesser ces saccages, et qu’ils entravent donc les ventes publiques de pièces archéologiques lorsqu’ils estiment qu’il y a des doutes légitimes concernant la légalité des provenances. Nous devons les soutenir afin de clarifier vraiment l’historique des pièces présentées en ventes aux enchères, c’est un devoir éthique pour tout amoureux des arts et de l’archéologie bien sûr Pour aller plus loin : on ne peut que conseiller la lecture du livre de Peter Watson, Sotheby's, the inside story (London : Bloomsbury, 1997). Il permet de bien comprendre le fonctionnement de ces maisons de vente aux enchères face aux provenances illicites de certains artéfacts.

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Anonyme, 2008 Egypte secures auction pullout for artefacts in London and Holland Daily News Egypt May 1, 2008
Arnold, D.. 1977. Grabung im Asasif : 1963-1970. VI. Das Grab der Mutirdis, mit Beitraoegen von Aleida Assmann, Photos von Dieter Johannes u.a., Zeichnungen und Malereien von Aleida Assmann u.a. Mainz : Zabern
Brodie, N. 2006. The effect of an artefact’s provenanceon its saleability, Culture Without Context, Issue 19. 4-7.
Cannon-Brookes, P., 1994. Antiquities in the marketplace : placing a price on documentation. Antiquity n. 68, 349–50.
Dupaigne, B. 2006. Le Scandale Des Arts Premiers - La Véritable Histoire Du Musée Du Quai Branly, ed. Mille Et Une Nuits. 261 pages.
Kaufman, J.E. 2007. Slap on the wrist for fraudulent antiquities dealer. The Art Newspaper 1.10.07.
Lara G., C. 2008. Coleccionistas y aficionados franceses al arte precolombino se quedaron esperando la apertura de Drouot. Informador. 3 octobre 2008.
Noce, V. 2008. Le Mexique prive Drouot d’art précolombien. Libération 29 septembre 2008.
Maldonado, G. 2008. L’art précolombien diabolisé Le Journal des Arts - n° 284 - 20 juin 2008
Malvoisin, A. 2008a. Entretien avec Jacques Blazy, expert en art précolombien, cabinet Mezcala expertises, Paris Le Journal des Arts - n° 286 - 5 septembre 2008
Malvoisin, A. 2008b. Le Mexique a fait saisir des lots de la vente d’art précolombien de Binoche et Pierre Bergé & Associés. Le Journal des Arts - n° 288 - 3 octobre 2008
Silver, V.2005. Raiders of the lost art. Bloomberg Markets December, 125–32.
Tamim Elyan, 2008. Egypt to retrieve Amenhoteb III's stolen eye , Daily Egypt News September 10, 2008.